François ROSFELTER, Directeur de la Bibliothèque Départementale de la Vienne :
La genèse des collections de la Bibliothèque départementale coïncide avec mon arrivée, c'est-à-dire il y a 5 ans. Maintenant, dans ce poste, puisque le livre d'artiste était relativement peu connu voire pas connu du tout sur le départements de la Vienne, ou de façon très marginale, l'idée était effectivement de faire connaître au grand public par le biais d'une bibliothèque départementale le livre d'artiste. Puisque, dans nos missions et qui ont été définis par la loi Robert qui est assez récente, nous avons à promouvoir la lecture publique en milieu rural et à participer au développement via des bibliothèques que nous desservons. Donc c'était tout à fait intéressant de pouvoir parler également du livre d'artiste au même titre qu'un autre pan de l'édition.
Ce qui était intéressant également, c'était de parler d'art en bibliothèque avec des actions très concrètes qui peuvent être des expositions, qui peuvent être des ateliers autour du livre d'artiste. Le livre d'artiste permet effectivement d'évoquer l'art en médiathèque et finalement c'est un domaine qui est relativement peu évoqué par l'action culturelle en bibliothèque. Donc c'était aussi un chantier qui me paraissait vraiment intéressant. La genèse ces collections, ce sont des collections très modestes. L'idée est de s'en servir essentiellement pour la médiation avant toute chose, faire connaître au grand public ce domaine, ces artistes, ces écrivains à travers le livre d'artiste.
Alors le livre d'artiste, c'est vrai que ça reste assez mystérieux à définir. Je crois qu'il y a beaucoup de définitions possibles qui vont parler je crois à chacun de façon différente. Pour moi c'est plusieurs choses : tout d'abord c'est une façon de créer une œuvre d'art à la manière d'un livre ou en s'inspirant du livre. Mais c'est avant tout une œuvre d'art à part entière ; Ensuite je dirais que, juridiquement, ça va être la rencontre entre un artiste et un poète ou un écrivain qui vont commettre un livre ensemble ; Et puis il y a aussi la notion d'exemplaire, ce sont des livres rares, généralement on ne dépasse pas les 100 exemplaires, bien souvent c'est inférieur à 100 exemplaires, et on peut avoir des livres uniques. Mais il y a quand même cette idée de l'objet manufacturé reproductible, diffusable, qui va impliquer des techniques, une certaine contrainte j'imagine pour l'artiste... Le fait de se dire qu'il va falloir imaginer plusieurs exemplaires. Et je pense que ça, ça influence de façon très positive un artiste qui peut être amené à produire d'autres types d'œuvres où il ne va pas retrouver cette contrainte mais qui peut être encore une fois stimulant. Et enfin, je dirais que, et ça c'est plus personnel, c'est avant tout un rapport à l'art très intime puisque fatalement ça s'adresse à un spectateur unique. La lecture est un acte isolé, un acte intime, on lit seul, on peut lire à autre voix mais malgré tout on est seul avec l'objet livre, avec l'objet d'art, et donc là il y a une proximité avec l'art que l'on n' pas à mon avis avec une autre forme d'œuvre d'art. Il y a également un rapport au temps qui est unique puisque il y a la particularité de se reporter à la page, donc à un déroulement d'une action, qui va impliquer une lenteur. Le livre d'art, le livre d'artiste, implique un certain éloge de la lenteur qui fait partie intégrante, pour moi, de cette œuvre. Ce rapport là est unique. Alors c'est vrai qu'on peut le retrouver en peinture puisqu'il y a une lecture d'un tableau, mais on peut aussi embrasser une œuvre d'art d'un seul tenant, d'un seul regard, en la parcourant. On ne peut pas le faire avec un livre d'artiste donc ça oblige à ralentir le rythme à prendre le temps et à imaginer même de multiples lectures et ça c'est vrai que c'est une possibilité de renouveler à chaque fois son regard avec une nouvelle lecture.
Généralement, les artistes du livre et les écrivains ont aussi un rapport avec une œuvre qui parle à la sensibilité, il peut y avoir des œuvres qui vont choquer mais pas dans le sens d'une provocation. Et donc je crois que pour le grand public c'est une façon aussi d'aborder assez facilement l'art contemporain, la création contemporaine.
Il y a aussi un rapport à l'écriture qui est très intéressant, qui va être à la fois sur le fond comme sur la forme. Il y a un jeu des écritures qui va permettre que l'écriture devienne en soi une forme d'art, et ça je trouve que c'est assez intéressant et voir unique.
Le livre s'inscrit à la fois dans une modernité de création contemporaine mais également va utiliser des techniques ancestrales, voir préhistorique, et on va pouvoir passer de l'une à l'autre en toute innocence et je dirais même au sein d'un même livre. Et on va aujourd'hui vers des œuvres numérique,s à partir d'un support physique, qui sont extrêmement intéressantes, et encore une fois le livre d'artiste ne s'interdit rien. Il y a cette grande liberté, peut-être est-ce dû aussi à ce format, qui reste quand même relativement modeste, qui permet une souplesse. C'est vrai qu'on va retrouver une variété de techniques, de formes et de supports qui permettent d'aller de l'hyper modernité jusqu'à des choses beaucoup plus passéistes, mais pas démodées.
Pour la Bibliothèque Départementale de la Vienne, la politique du livre d'artiste est inscrite dans la politique documentaire d'une façon générale de la même façon que d'autres collections ou d'autres types d'ouvrage. Nous avons choisi à la Bibliothèque départementale de travailler sur quelques axes. On définit certains axes qu'on va pouvoir poursuivre, exclure aussi puisqu'on ne peut pas tout acheter, donc donner des raisons valables d'exclure certains domaines de nos acquisitions et également de tenter d'avoir des spécificités ou en tous les cas des fonds différents d'une bibliothèque municipale à une autre, d'une bibliothèque départementale à une autre, pour avoir des collections qui puissent se compléter et donc qui vont être d'autant plus riches qu'elles se complètent. Donc pour la Vienne nous avons travaillé sur des thématiques qui sont plutôt liées à la Vienne, encore une fois nous n'avons pas de fond patrimonial, pas d'histoire très ancienne, ce sont des établissements relativement neufs dans l'histoire des bibliothèques. Donc on a travaillé sur des thèmes, le conte, parce qu'il y a une grande tradition du conte en Poitou. Les rivières et l'eau, puisque le département est traversé par de nombreuses rivières d'ailleurs, la Vienne en fait partie et traverse le département de part en part
Nous avons également comme thématique les chemins puisque nous sommes sur les chemins de Saint-Jacques et également les chemins de Saint-Martin donc là pour le coup c'est une tradition vraiment historique. Et je trouve que dans le livre d'artiste on parle beaucoup de chemins qu'il soit intérieur, qu'il soient formalisé comme des chemins extérieurs. La notion de chemin est relativement présente donc nous ça nous permet aussi d'acquérir une grande variété d'ouvrages. Et puis enfin nous avons inscrit le fait d'avoir une collection relativement exhaustive des artistes qui vont être exposés grâce à la Bibliothèque départementale. Donc ça, compte tenu des fonds, c'est vrai que c'est la majeure partie de notre collection ett plutôt une trace de la médiation que nous avons pu faire autour d'un artiste.
Alors la médiation de nos collections, comme je l'ai dit en fait, c'est vrai que si nous achetons des collections de livres d'artistes c'est avant tout pour faire découvrir ce domaine de l'édition. C'est pour le montrer, c'est pour l'exposer. Donc l'idée a été retenue par les élus du département d'avoir une exposition consacrée au livre d'artistes par an, qui a lieu à l'automne, qui est une période relativement favorable puisque c'est la reprise pour tout le monde. Donc c'est vrai que c'est un bon moment je trouve pour parler du livre d'artiste et l'idée est donc de laisser une carte blanche, plutôt un plasticien, parce que c'est vrai qu'on aborde bien souvent livre d'artiste par l'image plus que par le texte. C'est avant tout encore une fois une émotion, donc l'émotion plus par une image que par un texte en tous les cas, dans un premier temps. Donc on laisse cette carte blanche avec une exposition qui est proposée sur 2 mois, le temps que la médiation puisse prendre, que le bouche à oreille puisse fonctionner. Encore une fois on est sur de l'intime, sur des émotions, et donc il faut le temps que ces émotions passent d'un usager à l'autre, qu'il puisse en parler, qu'il puisse rencontrer d'autres personnes pour venir voir une exposition. C'est vrai que ce sont des expositions qui à mon avis doivent s'installer dans une certaine durée pour trouver un public. Lors de ces expositions nous proposons une médiation d'abord la rencontre de l'artiste, c'est une évidence mais c'est la base parce qu'effectivement c'est une façon de comprendre l'œuvre, de rencontrer effectivement aussi un artiste. Par chance je dirais que les artistes qui commettent des livres d'artistes sont abordable. Ils viennent facilement et c'est vrai que pour moi c'est une découverte en travaillant à la bibliothèque départementale. Est-ce qu'ils vont avoir la même appétence à se déplacer en milieu rural dans des petites bibliothèques ? Puisque je ne l'ai pas dit mais nous proposons ces expositions dans des bibliothèques de notre réseau. Il s'agit de petites unités, nous sommes pas sur des grosses médiathèques urbaines ou communautaires, mais sur des petites unités au plus proche d'un public qui connaît peu, un public rural qui connaît peu ou pas le livre d'artiste. Donc là il y a cette appétence je dirais, voir ce militantisme des artistes pour aller à la rencontre de ce public là. Public qui les reçoit chaleureusement, peut-être parce que il ne connaît pas ou très peu, mais souvent pas, ce qu'est le livre d'artiste. Donc c'est un public, relativement désinhibé par rapport à l'art, qui va avoir un contact très direct et très simple avec le livre d'artiste. Il n'intellectualise pas du tout le propos de ce que ça peut être. Donc c'est un terrain vierge et qui se laisse habiter par ce livre d'artiste et par l'émotion. On a vraiment une grande une grande joie à promouvoir ces expositions et ces livres auprès de ce public, encore une fois qui le reçoit très bien, et puis nous demandons - et là nous avons quand même une certaine exigence par rapport aux artistes - que les artistes reviennent pour proposer des ateliers de médiation sous la forme qu'il souhaite, pour le public qu'il souhaite. Donc ça peut être un public adulte, ça peut être un public enfant. Je vais citer l'exposition de Bernard Alligan, retour d'Islande, où là l'artiste a travaillé avec des écoles maternelles. C'était très inattendu, j'avoue que j'ai été moi-même assez surpris, et ça s'est fait d'une façon extrêmement naturelle dans les classes et à la bibliothèque avec des gamins qui étaient enthousiastes pendant 3 jours. C'était plusieurs classes donc ça représente pas mal d'enfants avec aussi les accompagnants, les parents. Donc voilà ça se fait extrêmement simplement et je dirais que c'est l'approche que nous privilégions. Nous voulons surtout pas enfermer le livre d'artiste - et de toute façon ça sera un contresens avec le public que nous desservons - pour un public élitiste ou pour un public érudit. Celui-ci vient de toute façon, il est même prêt à faire beaucoup de kilomètres pour venir voir une exposition donc je dirais il est acquis. Là l'idée c'est vraiment de travailler avec le grand public celui qui ne connaît pas, donc il faut une approche extrêmement simple, extrêmement je dirais presque ludique, pour pouvoir l'intéresser
Donc voilà ça c'est une façon, je trouve pour moi, nouvelle de travailler le livre d'artiste, et qui a été extrêmement bien accueilli par le public. Donc j'y vois un double intérêt de pouvoir proposer du livre d'artiste en milieu rural. Il y a vraiment une carte à jouer et un terrain à explorer qui est je dirais assez facile.
Évidemment on pense au grand public mais on peut penser également à des publics beaucoup plus spécifiques. On a reçu des associations d'handicapés (physique ou mental) qui viennent voir ces expositions, et qui là aussi sont touchés de façon émotive par les œuvres qui sont présentées par ces objets curieux finalement que sont ces livres d'artistes, qui se manipulent différemment. Mais effectivement on va pouvoir travailler avec un public scolaire, avec le public des maisons de retraite. Donc tout ce public là, pour lequel les bibliothécaires ont l'habitude de travailler sur des actions plus classiques, comme des rencontres d'auteur ou des ateliers littéraires... On va pouvoir le mettre en place également et je dirais presque de la même façon avec le livre d'artiste. Et je crois qu'il faut vraiment réussir à se dire que ces livres sont manipulables, voire empruntables, qu'on peut travailler au sein de l'exposition avec une classe, et pour l'instant et jusqu'à aujourd'hui, nous n'avons eu aucun souci de dégradation de livres. Parce que le public a bien conscience que ce sont des livres rares, qu'on lui présente quelque chose d'exceptionnel dans le sens ou cette rareté fait cette exception. Du coup on prend un soin naturel et une prévenance vis-à-vis de ce qu'on lui présente. Pour moi, là, le contrat est rempli dans la médiation.
L'avenir du livre d'artiste, bien malin qui peut prédire ce qui va se passer dans les années à venir. Ce qui est certain, c'est que le livre d'artiste présenté en médiathèque suscite de l'intérêt et suscite de la curiosité. Je ne dirais non pas de plus en plus, mais pour un public par contre de plus en plus divers. Le public est, je dirais, davantage décomplexé. Peut-être qu'il y a aussi le travail de médiation qui a été fait autour de l'élargissement des publics dans les médiathèques d'une façon générale. Donc ça va se retrouver sur le livre d'artiste fatalement, le public ne se sent pas gêné, et il a raison de découvrir le livre d'artiste, même s'il n'a pas de connaissance ou d'appétence particulière avec l'art. Ca c'est sûr que c'est quelque chose qu'on voit plutôt se développer. Ca reste un public relativement restreint même s'il s’élargit. Malheureusement il faut encore amener ce public là, il faut lui faire découvrir, il y a encore cet aspect découverte à promouvoir. Par contre, je pense que dans un univers qui est de plus en plus numérique, qui est de plus en plus sur la facilité de création d'objets jetables, d'objets qui vont avoir des durées de vie extrêmement réduites, le livre d'artiste est l'antithèse et on a besoin de cette antithèse, de ce contrebalancié qui quelque part nous rassure, nous sécurise. Et également je dirais, peut-être pas nous rend meilleur, mais en tous les cas nous permet de nous retrouver d'une certaine façon. Le livre d'artiste, dans la façon dont il promeut la lenteur, dont il promeut la typographie, l'écrit, l'illustration, la rencontre, le temps, l'amour de la matière... tout ceci est à l'inverse de quelque chose de dématérialisé. Donc on va vraiment avoir à mon avis un public qui va s'intéresser d'autant plus à ce type de livre, qu'on ira vers un monde numérique. Moi c'est ce que je pense, il est possible que je me trompe mais j'espère que non.